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4 février 2010 4 04 /02 /février /2010 22:30
Monsieur,

Je suis un garçon plein de préjugés. Pour moi, un vigile de supermarché se classe dans la même famille qu'un policier municipal, un gendarme, un maton ou un convoyeur de fond. Ils font partie de la grande famille des "flics" dans mon esprit simpliste. Cette famille qui nous donne l'impression d'avoir quelque chose à nous reprocher quand on les croise. C'est étrange ce sentiment. Quand on se sent observé par la "sécurité" en passant les caisses d'une boutique ; quand on croise une patrouille de police ; quand des contrôleurs vérifient notre titre de transport en règle ; quand on assiste à un transfert de fond sur le trottoir... A chaque fois, même si on ne fait "rien de mal", on se sent coupable ou en tout cas menacé pour ce qu'on aurait fait.

Je suis un garçon plein de préjugés, un convoyeur de fond qui devient braqueur m'est tout de suite plus sympathique. Un convoyeur qui devient braqueur rejoint la famille des "gangsters-sympas", comme les braqueurs d'extrême-gauche. Je me sens d'un coup plus proche d'eux dans mon petit confort de musicien. Je me dis que je peux parler politique avec un convoyeur-braqueur alors qu'il ne me viendrait jamais à l'idée d'entrer en conversation aimable avec un vigile pour parler des OGM, de la privatisation de La Poste ou de l'expulsion des sans-papiers.

J'ai eu envie de vous faire partager quelques réflexions autour de mon projet de disque et de la démarche engagée pour sa production.

La Ravine Rousse (association qui porte le projet de production) a lancé un appel à adhésion. Elle collecte les cotisations de personnes qui désirent voir naître mon album, pour des raisons qui leurs sont propres : le respect pour mon travail musical, l'amitié ou le "soutien-à-la-démarche".

Le principe est simplissime. Réunir l'argent nécessaire à la production complète du disque en n'escomptant rien sur des revenus ultérieurs (ventes). L'objectif étant que le disque puisse être diffusé sans frein à sa sortie (libre accès par internet et à prix modique pour un support physique).

Les cotisations sont à Prix Libre, c'est à dire que chacun donne ce qu'il veut, ce qu'il peut, en fonction de ses revenus, de son engagement et de son envie de voir le projet aboutir.

Comme je l'écrivais tout à l'heure à un autre musicien, il y a deux phrases que j'aime bien en ce moment :

"Pendant des années, vous avez payé 18 ou 20 euros pour posséder un disque. Aujourd'hui, combien êtes-vous prêts à payer pour qu'il existe ?"

J'aime bien cette idée parce que deux parties doivent changer leur point de vue :

- Pour "l'artiste", il n'est plus question d'investir. "Investir" pour moi, c'est le principe des droits d'auteurs. On travaille "gratuitement" pour produire une oeuvre, puis on devient rentier de l'exploitation de cette oeuvre. Forcément, un musicien dont les revenus sont liés à la diffusion de ses morceaux sera poussé à être contre le piratage ou l'accès gratuit à sa musique (paradoxalement, parce que s'il compte vivre de sa musique, mieux vaut qu'elle soit diffusée au plus grand nombre...). Plus question pour moi d'investir dans une "oeuvre", mais plutôt de remplir une mission, d'accomplir une tâche : "il me faut tant d'argent pour réaliser ça. On trouve les moyens de rémunérer mon travail et les frais, ensuite l'album sera accessible gratuitement."

- L'individu, "public", devient acteur de la vie culturelle. Il choisit de soutenir un projet qui lui plaît ou sur lequel il porte un intérêt. La consommation veut qu'on achète le disque de Madonna. Si on achète le disque de Madonna, on ne possède que celui-là et on pirate les autres. Ce qui ne se vend pas n'existe pas. Avec ma pseudo-théorie, le public choisit de financer tel ou tel projet. Les productions qui naissent ainsi sont disponibles pour tout le monde :  financement matériel des artistes et diffusion culturelle gratuite, sans risque de tomber dans une culture d'Etat.

J'aime bien ce principe parce qu'il est entre la "loi du marché" (qui ne peut que produire du divertissement de masse) et un système de subventions avec toutes leurs problématiques : à qui les donnent-on ? quels sont les critères d'attribution (politique, artistique, économique...) et qui les définit (pouvoir en place, collège d'experts...) ?

Prenant les choses par un seul bout de la lorgnette, ma proposition se limite à un moyen de financer un projet non-rentable aux yeux de la société marchande, et ce sans prétendre répondre à d'autres questions primordiales qui mériteraient un autre débat (le bienfondé ou non d'un statut d'artiste dans la société, la propriété intellectuelle, le partage des richesses, l'accès à la diversité culturelle pour tous...)

Voilà, le débat est ouvert, un bulletin d'adhésion présentant le projet est joint à ce courrier. Je suis disposé et presque impatient d'en débattre avec vous, puisque vous faîtes partie maintenant de mon réseau affinitaire.

Je suis un garçon plein de préjugés, pleins d'illusions et surtout avec le secret espoir qu'un convoyeur-sympa-braqueur (peut-être d'extrême gauche avec un éventuel petit magot bien mérité planqué à l'arrière d'une R12) puissent aussi être fan d'accordéon.

Je vous prie d'agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.

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Published by Eric KSOURI - dans LES LETTRES
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commentaires

Emilio 11/02/2010 20:09


Une différence entre vous tout de même, l'un transporte (stéréoduc) et l'autre nous transporte (stéréophage).